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Notre petite escouade scientifique était ainsi composée par le prince Roland, qui accomplît, par ce voyage, un projet depuis longtemps médité: le marquis de Villeneuve, son beau-frère, plus spécialement adonné aux sciences qui se rapportent à l'histoire; le Dr H. Ten-Kate, d'Amsterdam, récemment revenu d'une expédition d'études au milieu des Indiens de l'Amérique du Nord; enfin l'auteur de cet opuscule. M. Boëtius, jeune philologue de l'Université de Copenhague, servait d'interprète. Le photographe ordinaire du prince [G. Roche] et deux domestiques accompagnaient les explorateurs.
L'objectif de l'expédition était la connaissance aussi complète que possible des Lapons nomades ou sédentaires, répandus en Norvège depuis Tromsö jusqu'au confins du Finmark.
Le «prince Roland», comme l'appelle Escard, est le petit-fils d'un frère de Napoléon Bonaparte, veuf et richissime héritier de son épouse Marie Blanc en 1882. Il consacre sa fortune au financement de voyages scientifiques, dont celui qui l'emmène à Tromsø.
Il ne reste aujourd'hui que peu de traces du campement d'été lapon de Tromsdalen. Après la seconde guerre mondiale, les Lapons suédois n'ont pas eu le droit de revenir à leur campement d'été de Tromsdalen. Le livre publié par François Escard à la suite de l'expédition Bonaparte en Laponie n'est aujourd'hui accessible aux lecteurs intéressés qu'au musée lapon de Jokkmokk (Suède) et à la bibliothèque municipale de Hammerfest en Norvège.
C'est de ce livre que sont puisés les larges extraits suivants:
6 août – Nous voilà entrés dans le fjord de Tromsö à 10 heures 30. Le temps s'est éclairci à fond; le Jupiter a arboré sur nos têtes les pavillons de toutes les nations et le tricolore plus haut au faîte du grand mât; tout à coup leurs étoffes multicolores tombent comme inertes, on ne sent plus aucune brise ni aucun courant dans l'atmosphère, tant ce «Paris du Nord» s'est bénignement abrité au fond de son amphithéâtre de hautes montagnes, vêtues de neiges soyeuses; le navire se range parallèlement à la ville, face à l'ouest, regardant l'île qui porte Tromsö et la colline qui monte doucement derrière les grands magasins et les maisons en bois qui entourent le port. A droite et à gauche, elle descend en deux promontoires allongés; – quelques villas y sont disséminées dans la verdure, surtout sur la crête boisée; en face de Tromsö, à l'est, derrière nous, une autre rangée de collines vertes s'entrouvre en vallon vers le milieu de l'alignement qu'elles forment et laissent voir une haute cime plaquée de grandes nappes blanches; c'est le Tromsödal, où sont les deux campements lapons que le prince Roland veut étudier au double point de vue de l'ethnographie et de l'anthropologie.
En fait l'expédition Bonaparte ne s'intéresse guère qu'aux Lapons nomades éleveurs de rennes, au moins à Tromsø. Roland Bonaparte se sert de la carte ethnographique de Friis, qui répertorie avec une grande précision les familles norvégiennes, lapones et finnoises dans toute la Norvège du nord. En 1861, Friis dénombre 17 935 habitants dans la région de Tromsø qui se répartissent ainsi:
| Paroisse | Norvégiens | Finnois | Lapons | Total |
|---|---|---|---|---|
| Skjærvö | 1 328 | 858 | 1 620 | 3 806 |
| Lyngen | 551 | 819 | 1 566 | 2 936 |
| Karlsö | 1 590 | 50 | 914 | 2 554 |
| Tromsö | 2 920 | 38 | 0 | 2 958 |
| Tromsösundet | 2 237 | 0 | 231 | 2 468 |
| Balsfjorden | 2 553 | 122 | 538 | 3 213 |
A Karlsøy, la paroisse au nord de Tromsø, les Lapons représentent près de 40% de la population. A Lyngen, un fjord à l'est de Tromsø, les Norvégiens sont une petite minorité, et les Lapons forment presque les deux tiers de la population. L'historienne Astri Andresen recense pour sa part 172 familles lapones de Karesuando et 40 000 rennes dans le Troms en 1867. Ces Lapons nomades ne sont pas pris en compte par Friis, puisqu'ils sont officiellement suédois. Mais peu importe, les Lapons nomades ne sont qu'une minorité dans toute la Laponie, sauf à Kautokeino, mais Bonaparte n'y est pas allé.
La vallée qui s'ouvre en face de
Tromsö entre trois
montagnes neigeuses, le Tromsödal, est notre première et
très importante étape. Là campent, une partie de
l'année, deux groupes de familles lapones, parties de
Karasuendo, en Suède, il y a deux mois, avec leurs rennes, et
près d'y retourner, dans quelques semaines, comme elles en
sont venues, à petites journées. Faisant paître
leurs rennes et pêchant dans les nombreux cours d'eau qui
descendent des sommets environnants, elles s'abritent avec leurs
ustensiles et leurs chiens dans des huttes bâties qui
appartiennent aux deux plus fortunés d'entre leurs membres.
Lors de
notre première visite, nous les rencontrâmes à un
peu plus d'une demi-heure du rivage maritime, en amont; là est
un de leurs campements, dans le petit pli que forment les basses
montagnes; on y arrive, en prenant le chemin qui passe, par une
courte allée de bouleaux et de sorbiers, devant le cimetière
verdoyant de Tromsö, où sont inhumés aussi bien
les Lapons nomades que les citoyens de la petite ville; plus loin,
une gracieuse marine, arrondie par les eaux de la montagne tombant
dans le Tromsösund, s'ouvre au pied de quelques fabriques;
enfin, on enjambe un pont sur un de ces torrents, on entre dans un
sentier, on saute de pierre en pierre deux ou trois autres eaux
courantes, et, poussant un peu plus haut, on aperçoit
l'étroite esplanade caillouteuse, où vit en passant la
petite tribu. A une centaine de pas au delà de ces deux
huttes, étaient parqués cinquante ou soixante rennes,
ramenés le matin, des plateaux supérieurs. Prévenus
sans doute de notre projet de visite par ceux d'entre eux que nous
avions pu voir de près la veille dans les rues de Tromsö,
où ils étaient venus faire des achats dans les
boutiques ou pour vendre à quelques particuliers leurs peaux,
bois et chair de rennes, les Lapons s'étaient hâtés
d'augmenter l'attrait du tableau par la présence de ces
précieuses bêtes. Aboiements prolongés de chiens
à figure d'ours, de renard ou de loup, accueil bienveillant
des maîtres, récompensé par une petite
distribution de tabac, de cigarettes et même de cigares, tels
furent nos premiers rapports avec les hommes; peu à peu, les
femmes apparurent, et, quand tout le personnel parut au complet, le
guide et l'interprète firent connaître le but de notre
déplacement. Marché fut conclu au prix d'une
demi-couronne par tête mensurée et photographiée;
huit portraits et études, dont trois femmes, furent exécutés
ce jour-là; puis le Prince nous invita à dévaliser
les deux huttes, – argent comptant, cela va sans dire, – de tous
les objets caractéristiques des usages et des mœurs de
nos complaisants Lapons. Ces gîtes étaient formés
d'un assemblage de perches et de plaques de terre gazonnée qui
défie la description. Nous y pénétrons un à
un, en deux séries d'invités, par une porte de 1m à
1,50m de haut, et finissons par distinguer des jambes et des chiens
allongés pêle-mêle autour d'un foyer central,
formé de quelques grosses pierres, et dont la fumée
s'échappe difficilement par un trou supérieur. Quatre
poteaux supportent le cadre de cette ouverture, au-dessus de laquelle
reste suspendue à une poutrelle transversale la
cafetière-chaudron ou la marmite de service pour le moment. A
l'opposite des chiens et des pieds, les bustes des habitants
s'appuient aux parois de la hutte parmi les cordages, les peaux et
tout le matériel de la cuisine ou des industries domestiques.
Chacun de nous fit des acquisitions selon son goût, et la
collection s'accrut d'un couteau et d'une cuillère en bois de
renne, de sacoches et d'autres bibelots intéressants. – L'un
des plus curieux ne put être acquis: un berceau que nous vîmes
suspendu à l'entrée de la seconde hutte, devant
laquelle une jeune maman allaitait son bébé. Rien de
plus gracieux que le balancement de ce petit meuble que le moindre
mouvement de la main, et, semble-t-il, l'oscillation seule de notre
planète semble suffire à mettre en danse.
Pendant nos opérations anthropologiques
et photographiques, les rennes étaient remontés à
leur pâture en liberté.
Nous étions partis tard de la ville;
il fallait y retourner sans atteindre le second campement. Nous
dîmes au revoir à nos hôtes en les considérant
une fois encore dans leur cadre naturel, avec leurs costumes
bariolés de rouge, de bleu, de jaune, de gris, mais,
malheureusement pour eux et pour notre goût, bien malpropres.
Le
chemin qui conduit au campement le plus éloigné ne suit
pas le fond de la vallée. Le 9 août, après avoir pris,
comme la veille, la petite allée qui commence presque au
village de Storstennœo, derrière une usine à
huile de poisson, nous traversâmes une longue prairie, et,
poussant la porte à claire-voie pratiquée dans la
clôture qui sépare, à cette hauteur, les herbages
d'avec les prés indivis, nous commençâmes à
pénétrer, à mi-côte, sur la droite, dans
un joli bois de bouleaux dont la petite ombre légère
tombait sur le chemin. Les rares éclaircies étaient
remplies de ces fraîches baies rouges qui croissent en bouquets
au ras de la mousse, et quelques marguerites étoilaient le
gazon où sautillaient deux ou trois ruisselets. A la rencontre
d'un fort torrent, le bois perd son bel aspect de parc; il n'est plus
qu'un taillis, sur l'autre rive, qu'il faut atteindre de roc en roc,
et nous voilà en face du
campement visité la veille. Le site nous apparaît tout
entier, au bout d'un promontoire que forment au-dessous de nous deux
torrents élargis en petites rivières escarpées.
Un quart d'heure après, en amont, nous pouvons passer à
gué ces eaux, ralenties plus haut par des coudes rocheux et
nous retrouvons nos Lapons de la veille mêlés à
ceux que nous devons étudier aujourd'hui. Cette journée
du 9 août fut féconde. Hommes et femmes du second
campement, quatorze Lapons, sont saisis sur le vif, de face et de
profil; leurs lignes crâniennes sont mesurées, leur
vision et leur force manuelle, analysées à l'aide
d'instruments et de procédés nouveaux; comme la veille,
nous conquérons, monnaie en main, maintes curiosités
ethnographiques, un lasso, un collier pour atteler le renne, des
boîtes en bouleau, une cuillère à pot de forme
inattendue, une de ces ceintures de laine tissées par les
femmes, et dont le dessin est si original.
Les magasins de Tromsö sont riches en fourrures de toutes sortes et en objets d'invention lapone ou destinés aux Lapons; le troisième jour après notre arrivée, nous courûmes en détail la ville, et, avant de repartir pour atteindre le Varanger-fjord, on put expédier à Saint-Cloud une caisse de produits destinés à la collection ethnographique du prince Roland et comprenant, entre autres choses, un costume complet lapon, des peaux d'oiseaux aquatiques, une peau de lièvre blanc et une peau de glouton.

J'aurais bien voulu pouvoir y joindre quelques pieds vivants de cette puissante Heraclea siberica aux caules si aromatiques, embaumant tous les jardins publics et particuliers de Tromsö; [...] – mais l'Orion fume dans le Tromsösund: il faut repartir cette nuit...
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Norske sider
Roland Bonaparte photographe par Pierre-Jérôme Jehel
Les Lapons, article paru dans La Nature en juillet 1885
Carte ethnographique de Friis utilisée par Roland Bonaparte
© Texte: Claude Rouget (2004); Photo: Svein-Egil Haugen (heracleum) |